Réflexion sur la place des émotions et le respect dans les discussions en éducation

Cette session d’automne, je dispense deux cours, deux contenus différents. Oui, c’est du boulot, je vous le confirme. Un de mes groupes compte 79 étudiants qui sont en très grande partie très intéressés à discuter dans une perspective critique des actualités reliées au numérique. Or, la semaine dernière, le sujet de la montée d’un discours intolérant sur les réseaux sociaux, voire de réseaux comme Gab.com, qui se dédient à garantir une totale liberté d’expression à leurs membres, était au programme. Dans ce type de discussion, les échanges sont souvent moins structurés que lors d’un échange autour de la matière qui est présentée par le truchement de visuels, de vidéos et de textes et le registre des émotions peut être assez diversifié.

Aborder des sujets potentiellement explosifs

La discussion a bifurqué vers le sites 4Chan et Reddit, avec la mention des communautés Incel (pour Involontary Celibates), dont un des membres a commis un attentat meurtrier envers des femmes à Toronto le printemps dernier. J’ai tenu à ce que nous en restions sur la responsabilité des réseaux dans l’expression de cette violence en ligne, voire sur leurs choix parfois arbitraires de retirer des contenus tout en en maintenant d’autres en ligne, tout aussi porteurs de violence, mais moins médiatisés.

Une étudiante a eu une réaction qui a attiré mon attention : elle discutait à voix basse, mais de façon assez expressive avec une collègue. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Elle m’a dit, «rien en fait, mais je n’aurais pas aimé que cette discussion dérive sur les censées raisons de cette violence, c’est arrivé parfois dans d’autres contextes et ça m’a vraiment mise mal à l’aise». J’ai tenu à mettre au clair avec la classe que ces sujets ne seraient pas censurés dans mon cours, mais que de fait, je me portais garante de maintenir une discussion respectueuse, non spéculative ou culpabilisante pour les victimes. Après avoir convenu avec l’étudiante à la pause que si un sujet, même abordé de façon respectueuse, provoquait chez elle un malaise, elle avait tout à fait le droit de le dire et même de sortir quelques minutes, nous étions d’accord que cela était faisable et raisonnable.

Au retour de la pause, j’ai dit à tous les étudiants que nous étions là pour discuter des questions éthiques, parfois réglementaires, liées aux médias numériques, mais qu’il était entendu que dans le cas d’actualités récentes qui remuent certains ou certaines, ils ou elles étaient en droit de s’attendre à ce que gère la chose et surtout tous-tes étaient habilité-e-s à choisir de se soustraire à une discussion.

L’importance de trancher

Le groupe a approuvé la chose. À la fin du cours, un étudiant m’a remercié de cette intervention claire. Dans d’autres cas m’a-t-il dit, les professeurs choisissaient simplement de ne plus parler d’un sujet et alors, les personnes que ce sujet rendaient mal à l’aise devenaient la cible de possibles moqueries ou représailles de la part de quelques collègues. Génération «Snowflakes et Licornes» font partie des moqueries dans ces cas. J’apprends toute sorte de choses en parlant à mes étudiants et je ne croyais qu’entre eux, ils puissent se traiter de Snowflake. En essayant de régler ces questions, selon ce que je percevais comme le plus juste possible et en me donnant la responsabilité de gérer les échanges pour préserver le respect de tous, je n’avais même pas envisagé que de ne pas clarifier cette situation pouvait créer un conflit entre les étudiants.

Au final, j’ai remercié mon étudiant de sa rétroaction et en continuant ma réflexion, je me suis dit que j’ajouterais au plan de cours un engagement sur les discussions respectueuses et le libre arbitre des étudiants de se soustraire à l’évocation de certains propos. Il faut vivre avec son temps, les sensibilités sont différentes, souvent avec raison et cela fait partie du mandat d’éducation plus large d’un enseignant de donner l’exemple, en gérant les situations dites « triggering » et en réservant à chacun-e le droit ne pas vouloir être exposé-e à des discussions sur la violence ou la sexualité. Parce que nier que quelqu’un peut éprouver un malaise devant certaines violences, ce n’est pas très loin du «gaslighting».

Enseigner, c’est plus que transmettre un contenu et évaluer sa compréhension par des travaux ou des examens

À lire sur la pensée et l’émotion en éducation:

Puozzo Capron, Isabelle, et Enrica Piccardo. « « Au commencement était l’émotion » : Introduction ». Lidil. Revue de linguistique et de didactique des langues, no 48 (1 novembre 2013): 5‑16. http://journals.openedition.org/lidil/3308 .

 

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